
Têtes à corps.72x33x25cm ; mannequin enduit de plâtre
et argile, acrylique.
?, ?’ et ?’’
devant Tête-à-Corps,
inspirés ?
Seuls dans la
salle d’exposition
? – Des têtes qui
poussent.
?’ – Sortes d’excroissances cérébrales.
?’’–Quelle pathologie ?
? – Cerveau humain
hypertélique résultant d’une
adaptation ou inadaptation biologique.
?’’– Surdéveloppé pourquoi au juste ?
?’ – S’auto-suffire, à coup sûr. S’abstraire
du
corps.
Le perdre, l’oublier, le nier, le
remplacer…
? – À coup de marteau, prothèses et intelligence artificielle,
la tête finira par se supplanter elle-même.
?’– Se déplanter, s’exiler. Or, bien qu’elle se « décorpore »,
la tête c’est encore et toujours du corps.
?’’– Processus évolutif ?
? – "De la corporéité à l’abstractivité de la pensée",
pour une théorie de l’évolution de notre espèce…
?’ – Se décorporer pour incorporer le monde, une nécessité.
?’’– Vouloir s’englober ?
? – Si le corps est notre sol d’origine, le protomonde organique
où percevoir le monde physique, c’est aussi le lieu où naît le
désir ou besoin de le concevoir…
?’– Entre le corps et le dehors, il y a la pensée qui pense
leur rapport. À mi-lieu des deux bien qu’au milieu de nulle part.
Comme le point de fuite où s’artificialise leur relation.
? – La pensée se conçoit à la vie en la concevant.
?’– Et renaît au monde, sa terre d’adoption.
Ça réconcilie avec la vie, non ?
?’’– En quoi la pensée est-elle orpheline ?
? – Elle est la seule à penser la vie qui ne pense pas.
?’ – Faire penser la vie … l’engendrer à notre image...
en somme, la concevoir.
Un temps. Du silence. On leur apporte
des chaises.
Ils s’asseyent.
?’’ – Des têtes d’hommes qui poussent sur un corps de femme.
Ça n’est pas anodin.
? – La pensée serait-elle l’apanage du genre masculin ?
?’ – Le cerveau comme organe mâle de reproduction
sur le monde. Sorte d’accouchement cérébral…
?’’ – Vexation virile. On naît fusionné dans le corps féminin.
Ce n’est pas rien.
? – La mère, c’est elle notre terre natale, enveloppante et
sécurisante à souhait, un protomonde symbiotique que relie
l’ombilical chemin menant, toutefois, tout droit vers la sortie,
une expatriation sans retour dont le nombril est le stigmate.
?’ – La vie s’ouvre du point de vue de son habitabilité
matricielle… Inégalité naturelle.
?’’– Les envie-t-on ?
? – Le désir pour la femme n’est peut-être pas, primitivement,
sexuel au sens libidinal du terme, mais bel et bien procréatif.
?’’– On en voudrait à cette capacité-là de pouvoir faire un
autre soi ? Tiendrait-on la cause de l’inégalité des sexes ?
?’ – Ce pourquoi l’homme spolia la femme du reste et la borna
à son rôle de femelle génitrice.
? – Et ce pourquoi, il conçut le monde comme un homme.
?’’– L’invention de Dieu ou tout autre principe créateur,
modelé en réaction à sa modeste part à faire qu’il lui
fallait parfaire.
?’– Hominisation : l’histoire de l’espèce humaine androcentrée,
l’autre pan est mort-né.
? – Quelle forme aurait pris la pensée chez sa congénère,
si l’homme n’avait pas assujetti à la sienne sa volonté de faire
le monde à son image ?
?’’ – Peut-être la tête n’aurait-elle pas perdu le corps…
?’– Pas cherché à s’autosuffire. Ni excroissances cérébrales
ni cerveau hypertélique.
? – Un corps pensant face à la vie non-réflexive,
pas d’imbrications forcées. Quelles auraient été les connexions ?
?’ – L’expérience reste à vivre.
?’’ – Ainsi gît un corps sans organes, déconnecté du réel,
amputé de ses perceptions, atrophié de la vie.
? – Faut-il que la tête colonise le corps pour la replacer
à l’endroit où elle devrait être ?
?’ se lève, ?’ et ?’’ lui emboîtent le pas.
?’ – Nous avons été un peu loin ; pensez-vous que l’artiste
ait voulu nous emmener là ?
Les trois hommes disparaissent en riant derrière la porte
de la salle d’exposition.
VIRGINIE BOUTIN