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Interstice –Une image de  la pensée dont l’art est l’anamorphose

  En dépit des apparences, l’art ne fabrique pas de représentation du réel mais tend à représenter la pensée au sein du réel,  car la pensée ne représente pas le réel, elle s’y représente elle-même.

L’illusion n’est pas là où on l’imagine. Si nous cultivons le monde en idées, c’est parce que la pensée l’ensemence, et non parce qu’il a été originellement pensé, c’est-à-dire conçu par un esprit du même acabit que le nôtre.

En d’autres termes, la représentation dont use l’art n’enferme pas le réel dans l’image que la pensée s’en fait, mais forme l’image de la pensée,  qui en se réalisant, virtualise le réel. 

La pensée est l’espace où nous sommes au monde et d’où nous le projetons – un entre-monde –ce pourquoi elle n’est jamais au réel sans en être tout à fait hors,  sur le bord, entre le corps et le dehors, à mi-lieu des deux bien qu’au milieu de nulle part, comme le point de fuite où s’artificialise leur rapport.

La réalité de la pensée, sans implantation réelle, est d’incorporer la vie. Elle ne  s’invente qu’à l’endroit de son entrecroisement immanent, l’intermédiarité pour dispositif d’où émerge le jeu synaptique et neuronal dont les connexions et variations sont la dimension. La machinerie cérébrale s’agrège au réel en établissant les liaisons entre nos sens qui sont les prolongements organiques et fonctionnels résultant précisément du contact entre l’espace vital et l’espace réel.

Leur corrélation est l’interstice dans lequel se hasarde nécessairement la pensée.

En ce sens, préliminairement à toute tentative de représenter le réel, la synesthésie sensible qu’opère la pensée l’entraîne à effectuer en permanence des modifications de soi, en fonction des variables corps et dehors dont elle produit la relation.

Phénoménalement, la pensée est une ininterrompue métamorphose, une réaction en chaîne continue.

Or, bien que la pensée soit en dehors du réel, elle n’en n’est pas moins au-dedans d’elle-même.

Notre esprit est l’infinie surface que l’on arpente pour affleurer la vie et s’y frayer un chemin. Une scène incessante où les interactions dialoguent comme autant de personnages démultipliant les fables, sans jamais déserter leur propre théâtre.

Car la pensée est incapable de se quitter, inapte à ne plus penser, d’où sa foi confuse en son absoluité, qui pourrait bien tenir sa raison d’être de la donnée immédiate de son élémentaire indissociabilité.

La pensée est notre horizon indépassable dont le réel n’est qu’un paysage, discontinu et fragmentaire, le seul hors-champs où projeter les effets de sa machinerie.

Toutefois,  ça n’est pas sa propre image que la pensée réfléchit sur le monde, elle est impuissance à s’imaginer, son oscillation continue n’est pas capturable. Ce que la pensée met en scène, c’est le rapport entre le corps et le dehors.  Sur le fil de leur intersection, la pensée imagine dans la marge.

C’est l’image de cette relation constitutive façonnant sa réalité mouvante que la pensée projette. Elle qui ne se fait et ne se refait qu’à l’intérieur de cette interaction, la reproduit indéfiniment, si bien que la pensée n’existe que dans la représentation de son processus irreprésentable.

L’art ne représente donc pas le réel, il donne à voir la représentation. C’est-à-dire que derrière ce que nous prenons pour une apparence, se manifeste la réalité de notre pensée qui  déborde notre imagination.

De la même manière que nous ne pouvons imaginer un univers infini en expansion, nous ne pouvons former l’image d’une pensée indéfinie en évolution, mais nous pouvons en former l’idée.

Cela ne veut pas dire que le cosmos et l’esprit sont analogues, cela signifie qu’il y a des strates dans la pensée qui nous éloignent toujours un peu plus du réel observable.

Peut-être parce que la pensée s’invente à l’intérieur même de ce rapport, comme nécessité de le concevoir. En d’autres termes, la relation se substituerait au réel et conduirait par extension à l’autosuffisance de nos représentations.

Or, si à l’instar de l’abstractivité de la pensée, le réel est irreprésentable, c’est effectivement parce qu’il est fluctuant, en interdépendance permanente avec les différents phénomènes, laissant apparaître l’essence de l’être comme un pur mouvement. De ce fait, sans les variations de soi provoquées par sa corrélation essentielle, la pensée ne pourrait s’ajuster au réel.

 

L’interstice est la chair du réel sculptant la pensée.

 

Bien qu’accidentel, l’interstice n’est pas un vide rompant la totalité du réel ou de la pensée, mais la présence saturée des agrégations, le plein conglomérant les éléments. La complexité, ce qui est tissé ensemble, est simultanément ce qui les relie et les réalise, comme tel, ce qui les apparente. Toutefois, rien ne contraint la multiplicité des phénomènes comme la diversité du vivant à former un tout cohérent et intelligible. L’unité est une simplification artificielle – imaginaire – quoiqu’inévitable. Car cette conception du réel est la déformation inhérente à notre propre complexité qui se simplifie en s’homogénéisant et s’unifie sur le mode dyadique.

 

Nos représentations sont l’expression de cette complexité à l’œuvre dans la pensée, laquelle s’abstrait en se confondant, se concrétise en s’absorbant dans l’unicité de la corrélation.

 

Cependant, si l’interaction est la formule irréductible de la complexité, la pensée n’en n’est pas moins le composé, le produit simple en résultant. En d’autres termes, la pensée est l’unique expédient, la seule réalité dérivée de l’interaction avec le réel dont elle devient l’irréductible élément. Dès lors, elle fait penser le réel.

 

De sa fusion, la pensée est la singulière ressortissante qui se produit en même temps qu’elle se représente. Ici naît la coïncidence, la confusion, que l’on symbolise sous les traits de l’intelligence. La rationalité s’invente sur l’arête de notre nécessité. La pensée abstrait le réel en s’y concrétisant mais ne s’abstrait pas de soi, ce pourquoi elle y voit un miroir déformé et déformant.

 

C’est cette spécularité que l’art exhibe à travers ses objets. Il conçoit la pensée là où elle ne peut s’imaginer.

 

Car si la pensée est l’art de rendre le monde pensable, l’art en est l’anamorphose, en tant qu’il réfléchit la pensée à l’endroit de la vie qu’elle fonde en idée, la met sous effet.

 

En ce sens, la réflexivité est peut-être l’irreprésentable interstice où se joue et se déjoue la pensée dont l’art se fait le reflet et qu’il nous faut investir pour éprouver notre réalité.

 

 

 

©Virginie Boutin

Artiste-Essayiste

Publication à venir dans la revue universitaire de Paris 8 "Cahier de poétique" dirigée par Philippe Tancelin.

 

 

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